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I. Présentation et objet de l’étude

I.1. Cadre conceptuel

La nuptialité, facteur déterminant de la fécondité, est le résultat d’un ensemble de comportements, de structures et d’institutions sociales variant d’une population à une autre. Les comportements matrimoniaux dominants au sein d’une population, en termes de calendrier  et d’intensité,  expliquent  en partie le niveau de fécondité de cette population.  En effet, dans la plupart des sociétés humaines, le nombre de naissances issues d’unions matrimoniales est de loin supérieur au nombre de naissances survenues hors mariage, si bien que malgré l’émergence d’autres formes de comportement, le mariage reste le principal lieu de procréation socialement autorisé.

Dans une population qui ne contracepte pas,  le nombre total d’enfants mis au monde par une femme à la fin de sa période reproductive, est largement influencé par deux variables : à savoir, l’âge au premier mariage  et la durée de la vie conjugale. La descendance sera d’autant plus élevée que le mariage  aura été conclu à un jeune âge et qu’il n’aura pas été rompu jusqu’ à la fin de la période reproductive.

En Afrique sub-saharienne, le mariage, est une institution sociale considérée comme « précoce et universelle » [1] . On estime que l’âge moyen des filles au premier mariage varie selon les pays  de 15 à 21 ans et tendrait vraisemblablement à augmenter. Dans ce contexte, le Burundi constitue une exception à l'échelle africaine. En effet, même si le mariage y revêt historiquement [2] un caractère universel, l’âge moyen au premier mariage y est relativement élevé : le Burundi se trouve dans le dernier carré des pays africains dont la  proportion des femmes célibataires dépasse les 70% à 15-19 ans et  dont l’âge au premier mariage reste supérieur à 20 ans [3] .

 Un des objectifs de l’étude de la nuptialité est de faire une analyse du phénomène en le reliant  à son contexte économique, sociologique, psychologique, etc., [4] . Il a été notamment démontré que l’augmentation du niveau d’instruction est généralement suivie d’un changement de comportement face au mariage [5] et les résultats de l’enquête mondiale de fécondité ont permis de mettre en évidence  une corrélation positive entre  l’alphabétisation des femmes et l’augmentation de leur âge au premier mariage [6] .

Le relèvement actuel du niveau d’instruction laisserait donc espérer des modifications dans ce sens. L’occidentalisation  et  la modernisation des élites n’ont pas manqué non plus d’influencer les comportements matrimoniaux : de l’avis de certains auteurs, la diffusion de certaines valeurs comme l’individualisme diminuerait l’autorité des aînés et permettrait une  plus grande liberté dans le choix des partenaires en lieu et place des mariages arrangés [7] .

Dans le contexte burundais, en plus de ces facteurs généraux, la crise que traverse le pays et qui s’est traduite par un phénomène de paupérisation générale de la société, de destruction des logements et de gel de nouvelles constructions à la fois par dysfonctionnement des services publics et renchérissement des coûts,  se serait accompagnée d’une élévation de l’âge au premier mariage. D’autant plus que la hausse générale des prix qui ont été multipliés par trois en l’espace de 10 ans a rendu difficile la constitution du pécule nécessaire à l’accomplissement de toutes les démarches relatives au premier mariage.

         Le recul de l’âge au premier mariage autant que les changements de comportements qu’atteste la multiplication d’unions informelles ou des modifications des normes relatives à la sexualité, expliquent l’augmentation de la sexualité chez les célibataires. L’hypothèse la plus développée est celle de l’impact de l’urbanisation  et de la modernisation par le biais d’un affaiblissement du contrôle social des aînés  sur la sexualité des jeunes générations. Une autre hypothèse présente la sexualité hors mariage comme élément d’une stratégie rationnelle visant un but précis, économique ou social. La première dimension renvoie à l’existence d’une prostitution larvée, tandis que la deuxième envisage la grossesse comme une incitation au mariage visant à infléchir la décision de l’auteur de  la grossesse ou de sa famille.

I.2. Objet de l’étude

Cette étude cherche à travers l’exploitation des registres de mariage de la Mairie de Bujumbura, à appréhender les nouvelles tendances des comportements matrimoniaux à la faveur de ces différents facteurs, qui se sont notamment traduites  par un relèvement de l’âge au premier mariage, mais également  par le recul de la nuptialité et/ou  l’émergence de nouvelles formes d’unions induites par la misère économique et la déstructuration des liens socio-familiaux [8] , notamment chez les petites gens qui ne doivent pas s’encombrer de trop de protocole. Il s’agit donc de voir si la modernisation sociale et la crise socio-économique ambiante n’auraient pas fait naître de nouvelles formes d’unions extra-légales dont on ne peut se limiter qu’ à constater l’existence grâce à l’exploitation des registres d’état civil, leur explication devant procéder d’une enquête qualitative.

L’étude de la relation entre pauvreté et comportement procréateur a fait l’objet de nombreuses recherches en démographie. L’altération des coutumes sociales, notamment celles qui régissent le mariage est un fait bien connu en ville. Par ailleurs, le niveau de vie des ménages influence la décision du mariage des individus. Dans certaines sociétés, l’âge au mariage chez les groupes modestes semble être plus précoce par rapport à celui des ménages qui ne sont pas considérés comme pauvres ; en revanche, le recul de l’âge au premier mariage reste tributaire de l’amélioration des conditions de vie des ménages [9] . Si nous prenons le contre-pied de cette thèse, c’est que nous postulons qu’au-delà d’un certain seuil de pauvreté que nous croyons déjà dépassé au Burundi, la pauvreté produit un effet contraire en termes de comportements matrimoniaux, allant jusqu’au renoncement même au mariage.

L’exploitation de ces registres nous permettra également d’aborder un certain nombre de questions connexes que l’on est souvent amené à se poser en fonction du contexte actuel, notamment les suivantes : la législation et le combat féministe,  auraient-ils contribué à normaliser les comportements matrimoniaux? L’expansion de la pandémie du SIDA, aurait-elle contribué au développement des rapports protégés ? L’appauvrissement de la société, et particulièrement des salariés, aurait-il contribué à les rendre sages et donc sexuellement  moins turbulents, ou alors aurait-il contribué à développer des rapports sexuels beaucoup plus en désordre ? Dans quelle mesure l’exploitation de ces registres peut-elle servir d’aide à la décision publique ?

Le troisième objectif est de réfléchir sur les implications sociétales, immédiates ou de long terme, des dynamiques comportementales  que l’étude aura permis de mettre en évidence en termes  matrimoniaux. En effet, le mariage au Burundi constitue le cadre normatif d’auto-réalisation sociale et de fécondité. Perçu comme seul lieu socialement autorisé de réalisation de la fécondité, le mariage joue également un rôle économique de premier plan, car il constitue la seule voie d’émancipation économique du jeune célibataire. L’accomplissement du mariage reste la voie obligée de toute affirmation sociale de soi. Si l’âge reste un critère de maturité biologique,  la reconnaissance sociale de cette maturité exige qu’elle soit sanctionnée par l’accès à un statut matrimonial correspondant.  Le discours comme les attitudes sociales véhiculent toute une idéologie de dénigrement et de réprobation  sociale du célibat prolongé, et qu’on retrouve sur le terrain langagier [10] , comme pour rappeler la responsabilité qu’endosse quiconque se  prive des possibilités de reproduction  en retardant son mariage.

 

Du fait de cette importance sociale reconnue au mariage, il est donc clair que toute évolution significative de cette institution sociale ne peut pas ne pas affecter le fonctionnement de la société.  En pointant du doigt les implications sociales des comportements émergents, nous aurons fourni un instrument d’aide à la décision publique en la matière.    

            Le quatrième et dernier objectif de cette étude vise  une certaine évaluation de la qualité  des données de l’état civil, spécialement celles relatives à la nuptialité. En 1985, une enquête d’évaluation du système d’enregistrement  des faits d’état civil avait été faite , près de cinq ans après la promulgation de la première édition du Code des personnes et de la famille. Cette étude, qui avait porté sur la déclaration des naissances et des décès avait révélé principalement deux réalités : d’une part, l’existence d’une certaine sous-déclaration des événements, beaucoup plus importante pour les décès que pour les naissances ; d’autre part,  aussi bien pour les naissances que pour les décès, les résultats de l’enquête ont mis en évidence l’existence  de trois niveaux de sous-enregistrement [11] . L’analyse des différentes causes de ce sous –enregistrement fait apparaître les contraintes  classiques liées à la méconnaissance des dispositions légales et de l’ignorance de l’utilité d’un enregistrement des faits d’état civil, des dysfonctionnements administratifs, etc [12] .

            Cela étant, par rapport aux naissances et aux décès,  le mariage est un événement particulier. Alors que la déclaration des deux autres types d’événements  revêt un caractère contraignant, la célébration du mariage est vécue avec beaucoup de solennité et ce seul fait devrait militer en faveur d’un enregistrement régulier des mariages. D’un autre point de vue, l’intrusion étatique dans un champ social où même l’entourage est parfois interdit d’accès,  comme c’est le cas pour certains mariages qui n’ont pas reçu la bénédiction communautaire peut être mal acceptée.

I.3. Mise au point méthodologique

            Les données utilisées dans cette étude  proviennent de l’exploitation de trois types de registres d’état civil de la Mairie de Bujumbura, à savoir : les registres de mariage, les registres de naissances , les registres des actes autres ainsi que des rapports administratifs issus du dépouillement de ces registres. Pour l’ essentiel des analyses, nous avons procédé à un dépouillement systématique des registres de mariages de trois zones, à savoir : Buyenzi, Ngagara et Nyakabiga. Nous avons choisi des entités relativement stables, mais qui nous permettaient également d’opposer un quartier pauvre et habité par des indépendants (Buyenzi)  à des quartiers relativement moyens et habités par des fonctionnaires, étant entendu que les salariés fréquentent plus les couloirs de l’état civil que les indépendants. Dans d’autres cas cependant, les données utilisées relèvent de toutes les zones, du moins telles qu’elles étaient avant le redécoupage administratif intervenu fin 1999.

Au départ, il était question d’étudier l’évolution de l’âge au premier mariage à la faveur de la modernisation de la société induite par la scolarisation et l’adoption d’un mode vie urbain, mais résultant également de la crise socio-politique ambiante, qui a également pris une dimension économique  évidente. Notre ambition était de faire cette étude par niveaux sociaux. Nous étions guidé par un souci de mettre en évidence l’impact de la scolarité, sous le triple aspect des changements de comportements qu’elle induit, du relèvement du niveau social qu’elle autorise, mais également  de la durée de rétention à l’école qui entraîne de fait un avancement de l’âge au premier mariage. Il est malheureusement apparu que les registres de mariage ne permettaient pas tous ces axes d’analyse . En effet, les indications disponibles relatives à la profession des candidats au mariage  ne permettent qu’un classement socio-professionnel à la fois sommaire et approximatif et, en tout état de cause,  rien ne permet d’en déduire le niveau de scolarité. Au plus, les registres de mariage permettent une approche de l’âge au premier mariage ainsi qu’un croisement des origines spatiales des partenaires.

            Cependant, quelle que soit sa finalité, l’étude de la nuptialité se heurte  à une difficulté qui lui est particulière. Alors que les autres événements démographiques caractérisent une seule unité statistique, définissable en termes d’individus ou de couples déjà constitués, le mariage fait appel à deux unités distinctes et indépendantes. On est alors amené à envisager l’équilibre qui s’établit à la fois au  niveau du marché matrimonial et entre deux propensions à se marier, celle des femmes et celle des hommes  [13] .

Le mariage peut prendre des formes très variables. Dans cette étude, il s’agira du mariage sous sa forme légale, telle qu’elle est contenue dans le code des personnes et de la famille promulgué en janvier 1980 et révisé en avril 1993. Cependant, dans la mesure  où l’objectif premier était  de voir l’évolution de l’âge au premier mariage , nos avons ex lu de notre analyse  les actes  où il manquait l’âge  ou l’année de naissance des deux époux. Nous avons également  les cas de remariage des veufs (ves) ou des divorcés (es) , ainsi que les mariages intervenus au-delà de 50 ans , considérés comme démographiquement non pertinents [14] . La pris en compte de tels mariages aurait eu pour effet de surestimer  l’âge moyen au premier mariage.  La quatrième catégorie d’actes, par principe non exploitables, concerne les actes annulés.

Tableau n°1 : Répartition des actes exclus de l’analyse selon leur typologie (période

1981 à 2000).

   

Zone

Actes annulés

Age ou année de naissance non disponibles

Mariages conclus au-delà de 50 ans

Mariages des divorcés et veufs

Total

Buyenzi

165

9

20

11

205

Ngagara

167

20

42

21

250

Nyakabiga

112

14

20

13

159

Ensemble

444

43

82

45

614

Source : Dépouillement des registres de mariage respectifs

Les registres de naissances quant à eux nous ont permis d’appréhender une autre réalité sociale relativement récente mais en progression rapide, à savoir : les naissances hors mariage.  Il était également question de voir dans quelle mesure ce phénomène pourrait être mis en rapport  avec  l’évolution socio-économique actuelle, marquée  par une tendance à un appauvrissement général de la population. Enfin, le registres des actes autres nous a été utile dans l’étude de l’évolution du phénomène de reconnaissance des enfants naturels, qui sont une conséquence directe de la multiplication des naissances hors mariage.

            Même si ça n’a pas toujours été renseigné,  l’essentiel des tableaux repris dans  ce cahier ont été réalisés sur base des données des registres de mariage. Lorsqu’elles ont été prises ailleurs,  la source a généralement été mentionnée.



[1] Van de Walle, E., “Marriage in African censuses and inquiries”,  Brass, W., The demography of Tropical Africa, PUP, 1968.

[2] Cette historicité relève d’un constat empirique que tout habitué de la société burundaise peut faire et qui n’ a pu être que tardivement confirmée avec les premiers recensements et enquêtes démographiques.

[3] Kaufmann , G. , Lesthaeghe, R. et Meekers, D., « Les caractéristiques du mariage », Tabutin, D., Populations et sociétés en Afrique au sud du Sahara, Paris, l’Harmattan, 1988, p. 217-247.

[4] Vallin, J. , «  L’analyse des premiers mariages. Solutions exactes et solutions approchées », Sources et analyse des données démographiques. Application à l’Afrique d’expression française et à Madagascar, Troisième partie. Analyse des données,  INED, ORSTOM, 1977.

[5] Casterline, J.B. et Trussel, J., « Age at first birth », World Fecondity Survey compartive studies, 15, International Statitsical Institute, La Haye, 1980 ; McCarthy J., « Differentials in age at first marriage », World Fecondity Survey compartive studies 19, La Haye,  1982 ; McDonald, P., « Social organization and nuptiality in developping countries », Clelan J. and Hobcraft, J. (eds), Reproductive change in developping countries, Oxford University Press, Oxford, 1985.

[6] Kaufmann, G.R., Lesthaeghe, R. et Meekers, D., art. cité.

[7] Caldwell, J. C., “Mass education as determinant  of the timing of fertility decline”, Population and Development Review, 6, 2 , 1980, pp.225-255.

[8] Voir à ce sujet, Ngayimpenda, E., « Crise socio-politique et déstructuration des ménages au Burundi », Cahiers Démographiques du Burundi, n°13, Bujumbura, 1999.

[9] Aziz Ajbilou, « Pauvreté et fécondité au Maroc »,

[10] Ainsi par exemple, la maisonnette que se construit le célibataire est appelée indaro,  un terme qui, sur le plan sémantique,  la rapproche d’un campement sommaire. Mais il suffit qu’il s’y marie pour que la même maisonnette prenne désormais le statut d’un logement familial à part entière. Des expressions du style kwica imvyaro, que l’on répète aux vieux célibataires, sont significatives de l’image de fécondité attachée  au mariage, puisqu’elles renvoient au manque à gagner génésique auquel  expose toute prolongation du célibat.

[11] L’enquête a distingué trois groupes de provinces en fonction des niveaux de sous-enregistrement des faits : les provinces ayant un taux d’enregistrement inférieur à 50% pour les naissances et inférieur à 30% pour les décès ;  les provinces ayant un taux d’enregistrement compris entre 50 et 72% pour les naissances et entre 30 et 32% pour les décès et enfin les provinces ayant un taux d’enregistrement supérieur ou égal à 72% pour les naissances et à 32% pour les décès. Voir République du Burundi, Ministère de l’Intérieur , Département de la Population, Enquête d’évaluation du système d’enregistrement des faits d’état civil, Août 1985, p.p.9-10.

[12] Ibid.

[13] Au sujet de cette problématique, voir Henry, L. , « Problèmes de nuptialité. Considérations de méthode », Population,  septembre-octobre, 1968, pp. 835-844.

[14] Ce seuil conventionnel se justifie par le fait qu’il est rare qu’on se marie au-delà de 50 ans et qu’en général , passée cet âge, la femme n’est plus féconde.

 

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